Je ne suis pas du genre à planifier mes voyages des mois à l’avance. Pourtant, quand j’ai vu des photos d’aurores boréales en Islande sur le feed d’un pote, j’ai réservé mon billet dans l’heure. Reykjavik en plein mois de février, températures entre -5 et 3°C, 5 à 6 heures de lumière par jour. Le programme : passer cinq nuits dehors, dans le froid et le noir, à guetter le ciel. Spoiler : ça a marché au-delà de tout ce que j’espérais.
Pourquoi l’Islande est le meilleur spot pour les aurores boréales
L’Islande est située juste sous l’ovale auroral, cette bande autour du pôle magnétique où l’activité des aurores est la plus forte. Concrètement, entre septembre et mars, les conditions sont réunies presque chaque nuit claire. Le pays a un avantage de taille par rapport à la Norvège ou la Finlande : il est moins boisé, avec des paysages ouverts à 360 degrés. Pas d’arbres qui bouchent la vue, pas de montagnes trop proches. Juste toi, un champ de lave, et le ciel.
La meilleure période, c’est de novembre à février. L’obscurité arrive dès 16h et dure jusqu’à 10h du matin. Ca laisse une fenêtre de chasse de presque 18 heures. En pratique, les aurores apparaissent surtout entre 21h et 2h du matin, quand l’activité solaire atteint son pic.

Mon plan de chasse : 5 nuits, 4 spots différents
J’avais loué une voiture à l’aéroport de Keflavik (comptez environ 60 euros par jour pour un 4×4, indispensable en hiver). Mon plan était simple : partir chaque soir vers un spot différent, loin de la pollution lumineuse de Reykjavik, et attendre. J’avais téléchargé l’appli Vedur.is, le site météo islandais qui donne les prévisions d’activité aurorale et de couverture nuageuse. C’est l’outil que tous les locaux utilisent. L’indice Kp va de 0 à 9 : à partir de 3, tu as de bonnes chances.
Nuit 1 : Thingvellir, la claque dès le premier soir
Premier soir, j’ai roulé 45 minutes jusqu’au parc national de Thingvellir. L’endroit est un site classé UNESCO, là où les plaques tectoniques nord-américaine et eurasienne s’écartent. C’est aussi un spot légendaire pour les aurores. Je me suis garé sur le parking principal vers 21h30, j’ai coupé les phares et j’ai attendu.
Au bout de 20 minutes, une lueur verte diffuse est apparue au nord. J’ai d’abord cru à un nuage éclairé par la lune. Puis la lueur a commencé à bouger, à se tordre, à former des rideaux verticaux qui ondulaient comme du tissu dans le vent. En dix minutes, tout le ciel était zébré de vert. J’avais les mains qui tremblaient, pas à cause du froid, mais parce que je n’arrivais pas à y croire. L’appareil photo tournait en pause longue sur le trépied. Moi, je restais planté là, la bouche ouverte.

Nuit 2 : La péninsule de Snaefellsnes et le calme plat
Confiant après la première nuit, j’ai tenté la péninsule de Snaefellsnes, à deux heures de route au nord de Reykjavik. L’endroit est connu pour l’église noire de Budir et le glacier Snaefellsjokull, celui qui a inspiré Jules Verne pour Voyage au centre de la Terre. La route était verglacée par endroits. J’ai conduit prudemment, en mode 50 km/h, les mains crispées sur le volant.
Arrivé à Budir vers 22h, ciel totalement couvert. Pas une étoile. J’ai attendu deux heures dans la voiture, moteur allumé pour le chauffage, en écoutant un podcast. Rien. Les nuages n’ont pas bougé de la nuit. C’est la réalité de la chasse aux aurores : la météo islandaise change vite, mais parfois elle s’obstine. Je suis rentré bredouille vers 1h du matin.
Nuit 3 : Le phare de Grotta, à 10 minutes de Reykjavik
Après la déception de la veille, j’ai opté pour un spot plus proche : le phare de Grotta, à la pointe ouest de Reykjavik. C’est un endroit connu des locaux, accessible à pied depuis le quartier de Seltjarnarnes. L’avantage : si rien ne se passe, tu es à 10 minutes de ton lit.
L’indice Kp était à 4 ce soir-là. Vers 23h, les premières lueurs sont apparues, d’abord un arc vert pâle qui traversait le ciel d’est en ouest. Puis, pendant environ 40 minutes, le spectacle s’est intensifié. Des filaments roses sont venus se mêler au vert. Je n’avais jamais vu de rose dans des aurores. La couleur rose indique une activité solaire plus intense, quand les particules pénètrent plus profondément dans l’atmosphère et excitent les molécules d’azote plutôt que l’oxygène.

Nuit 4 : Le lac Kleifarvatn, ambiance lunaire
Le lac Kleifarvatn se trouve sur la péninsule de Reykjanes, à 30 minutes au sud de Reykjavik. L’endroit est surréaliste : un lac d’eau noire entouré de collines de lave, avec des sources chaudes sulfureuses qui fument au bord. La nuit, c’est un décor de film de science-fiction.
J’y suis arrivé vers 22h avec un Kp à 5. Le ciel était dégagé, la Voie lactée visible à l’oeil nu. A 22h30, les aurores ont démarré doucement. A 23h, elles occupaient la moitié du ciel. Le reflet dans l’eau noire du lac doublait le spectacle. J’ai posé mon trépied au bord de l’eau et j’ai shooté pendant deux heures sans m’arrêter. Le silence était total, juste le clapotis léger de l’eau et le craquement de la glace sur les bords.
Nuit 5 : Retour à Thingvellir pour le grand final
Pour ma dernière nuit, je suis retourné à Thingvellir. L’indice Kp était monté à 6, ce qui est rare. Les prévisions annonçaient une tempête géomagnétique mineure, le genre d’événement qui arrive quelques fois par mois en hiver.
Ce que j’ai vu cette nuit-là dépasse tout le reste. A partir de 22h, le ciel entier s’est mis à danser. Des rideaux verts, violets, roses se déployaient d’un horizon à l’autre. Le mouvement était rapide, presque nerveux, pas les lentes ondulations des nuits précédentes. On aurait dit que quelqu’un secouait un drap géant au-dessus de nos têtes. J’étais avec un couple de Japonais qui pleurait, littéralement. Une femme islandaise qui promenait son chien m’a dit qu’en 30 ans sur l’île, elle avait rarement vu un tel spectacle.

Mes conseils pratiques pour chasser les aurores en Islande
Le matériel photo indispensable
Si tu veux photographier les aurores, tu as besoin de trois choses : un trépied stable (le vent islandais est brutal), un appareil qui gère bien les hauts ISO (j’avais un Sony A7III, excellent en basse lumière), et un objectif grand angle lumineux (f/2.8 minimum, f/1.4 si possible). Les réglages que j’utilisais : ISO 3200, ouverture f/2.8, temps d’exposition entre 5 et 15 secondes selon l’intensité. Quand les aurores bougent vite, tu raccourcis le temps de pose pour garder la netteté des rideaux.
Comment s’habiller pour -10°C dehors pendant 4 heures
Le froid est le vrai ennemi. Après ma première nuit où j’ai eu les pieds gelés au bout d’une heure, j’ai compris la leçon. Le système de couches fonctionne : sous-couche thermique en laine mérinos (haut et bas), couche intermédiaire en polaire épaisse, doudoune, et coupe-vent imperméable par-dessus. Pour les pieds : chaussettes en laine et bottes isolées type Sorel. Les gants sont le point critique : j’avais des moufles chaudes avec des sous-gants fins pour manipuler l’appareil photo. Des chaufferettes dans les poches aussi, ça change la vie.

Le budget pour 5 nuits de chasse
L’Islande n’est pas une destination bon marché, on ne va pas se mentir. Voici mon budget pour 5 nuits :
Le vol aller-retour depuis Paris m’a coûté 280 euros avec Icelandair (réservé un mois avant). La location de 4×4, 300 euros pour 5 jours. L’hébergement en guesthouse à Reykjavik, 85 euros la nuit en chambre double, soit 425 euros pour 5 nuits. L’essence, environ 80 euros au total. La nourriture, comptez 40 à 60 euros par jour si tu alternes entre supermarchés (Bonus est le moins cher) et un restaurant de temps en temps. Total : environ 1400 euros pour 5 jours, vol compris.
Tu peux faire moins cher en dormant en auberge de jeunesse (à partir de 35 euros la nuit) et en cuisinant toi-même. Certains voyageurs dorment dans leur voiture aménagée, mais en février, avec des nuits à -10°C, c’est réservé aux plus téméraires.
Les sites et applis à connaître avant de partir
Vedur.is est ton meilleur ami. Le site de la météo islandaise propose une carte en temps réel de la couverture nuageuse et une prévision d’activité aurorale sur 3 jours. L’appli My Aurora Forecast donne un indice Kp en direct et envoie des notifications quand l’activité monte. Le site de la NOAA (Space Weather Prediction Center) donne des prévisions à plus long terme. Et pour les webcams en direct, le site live.vedur.is montre le ciel en temps réel depuis plusieurs points du pays.
Un dernier conseil : ne fixe pas tout sur une seule nuit. L’Islande en hiver, c’est aussi les cascades gelées, les sources chaudes naturelles, la Golden Circle, les plages de sable noir de Vik. Même si les aurores ne sont pas au rendez-vous chaque soir, le pays vaut le voyage rien que pour ses paysages. Mais quand le ciel s’allume, crois-moi, tu oublies tout le reste.


